Mercredi 8 mars 2006
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Voici la préface écrite par Christian Seguin chroniqueur de la dernière page de Sud Ouest pour ce livreCes années là
Lorsque démarre l’affaire Jean Marie Darmian, au milieu des années cinquante, personne ne sait encore que l’enfant ne lâchera jamais. C’est un guetteur qui possède intuitivement les techniques indiennes de la dissimulation. Son oreille fonctionne comme une antenne parabolique mobile. Le temps ne compte pas. Il attend l’instant décisif où l’information va donner du sens. Probablement a t-il déjà le goût des autres. Autour, le monde bout. L’exode vers les lumières de la ville n’a certes pas arraché tous les bras de la paysannerie. Il reste trois millions d’hommes qui lisent les ciels du soir. Pourtant une France quasiment neuve sort de terre. La frénésie est telle que même le fainéant parie sur l’ascension sociale. Où que l’on aille, la jeune sécurité sociale atténue les grandes douleurs de la vie. Depuis peu, les travailleurs épuisés trinquent à l’argent de la retraite porté par le facteur et le moral de la nation doit beaucoup à la troisième semaine de congés payés. La ménagère de plus de vingt ans louche sur l’électroménager et le microsillon annonce une fête planétaire. D’ailleurs, on ne sait plus trop si c’est le plein emploi, le cinéma, le jazz, le rock ou l’automobile qui cimente le couple moderne.
Peut être même que tout cela va trop vite. Les gouvernements de la IV e République changent comme les ciels bretons. Tandis que les premières grandes surfaces s’apprêtent à happer les familles, Poujade prend la tête de la rébellion contre le génocide annoncé des crémeries.
Il faut avouer aussi que les habitations à loyer modéré des grands ensembles commencent à défigurer les villes laborieuses. Et que les bruits sourds de l’Algérie continuent de cogner aux portes de la gendarmerie.
Une chose est sûre : le plan marshall n’a pas d’effets visibles sur le soufrage des tonneaux à Sadirac, un pays en paix entre les fleuves.
L’enfant décide qu’il y sera explorateur. Tout ce qui appartient à ce royaume aux frontières imprécises, explique l’univers. Il doit donc comprendre ce qui tient de l’apparence ou puise au fond.
C’est un enfant auquel les fées des chemins creux ont prêté attention et que Gaston Briquet, le chroniqueur du Tour de France, pousse inlassablement au sprint. Il veut comprendre. Son premier laboratoire d’observation prend corps dans une mairie de ces années là à l’orée de la forêt, sans chauffage ni eau potable, où ses parents travaillent en conscience pour répondre aux questions que l’on se pose entre la naissance et la mort. Le service public n’attend pas. L’administré frappe au carreau quand il a besoin. Longtemps avant la gare de Perpignan, la mairie de Sadirac occupe ainsi une place à part sur la carte du monde. Autant dire que l’enfant a la République à demeure. Il est de la réalité communale comme d’autres naissent au soleil des îles sous le vent. Dedans, il capte les messages lointains après avoir dévoré l’antique petit Larousse. Un gros poste radiophonique bouche une partie de la cuisine. Dehors, embusqué derrière la sauterelle bleue, la fameuse Oedipoda caerulescens, il traque sans relâche les sources du Nil et trouve finalement chaque matin la Pimpine, le ruisseau des natifs.
La guerre de 14, que personne ne désigne nommément, soulève des pierres de silence. Les vieux en ont gros sur la mémoire. Bien sûr, ici, les instituteurs se succèdent à la manière des pharaons. Celui qui meurt signe une grande page du livre et plusieurs générations le porte au ciel. L’école, après la mairie, sera son deuxième refuge en altitude. Cet enfant là ne perd rien. Il contemple les noces, scrute les dépôts de gerbe au monument aux morts, désosse les comices agricoles, partout où le maire a de l’importance. Il voit tout quand on dépique le blé. Il entend tout dans les soirées suaves de gerbaude, derrière la grande roue de la fouleuse ou à l’arrière du car parti à Lourdes réapprovisionner le village en eau bénite.
Dans ce monde merveilleux, une petite musique emmène le fossoyeur, le radical-socialiste, le tueur de cochon et la joueuse d’harmonium vers un horizon meilleur. René Coty l’ignore, mais, à Sadirac, une loupe d’entomologiste se pose sur le genre humain. Il y a même un homme qui, dans la dorade, ne mange que les yeux. L’abbé Langemarie vaque vers ses ouailles au volant d’une rutilante citroën Trèfle au cul pointu. Comme souvent dans les parages, les indigènes font de la cueillette des cèpes une compétition olympique. Grand père Silvio, déshérité de San Stefano de Zimella revenu des hauts fourneaux de Moselle, a l’étoffe des seigneurs de la terre. Car l’Italie, au sein du royaume, dessine un arc de lumière. L’enfant sait posséder une autre racine, une racine unique. Un souffle de Vénétie berce ses nuits.
Papi Abel, docteur es piquette, fabrique des savons étranges et des cocktails décapants. Rebelle à la civilisation du shampoing Dop et à toute forme d’esbroufe, il ne doit sa reddition qu’à la télévision de Léon Zitrone. Mamie Anita va mourir persuadée que cette prodigieuse sorcellerie technologique parle, mais aussi entend son gendre pester contre les informations gaulliennes. Lorsque le mal apparaît, le médecin prescrit des sangsues que l’on trouve à la pharmacie.
Ce qui frappe le voyageur, si longtemps après, c’est l’exactitude de ses relevés, la vérité des personnages, la précision des identités, la description minutieuse du poids des jours, l’urgence de dire. L’explorateur a recollé les morceaux les plus frêles. Un grand tableau sort de la brume. Son récit porte la hâte, les fièvres d’antan, la beauté de l’origine. Une constellation de bulles de limonade l’enveloppe. On pourrait l’appeler « Jean Marie Darmian , le carnet de route » ou « un voyage extraordinaire en Créonnais ».
Comme on l’imaginait au début de l’affaire, l’enfant n’a rien cédé au vide. Le moment est venu. Il parle à chacun de nous sur le long chemin.
CHISTIAN SEGUIN.