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Mardi 21 mars 2006 2 21 /03 /Mars /2006 18:59
LU DANS SUD OUEST DIMANCHE

LITTERATURE.
-- Dans « La Sauterelle bleue », roman largement autobiographique, Jean-Marie Darmian, 59 ans, maire de Créon, raconte les émois d'un enfant dans l'Entre-deux-Mers de l'après-guerre

Souvenirs d'en France
: Christian Grené



Jean-Marie Darmian. Le maire de Créon, romancier à ses heures, convoque l'Italie et l'Entre-deux-Mers dans un même élan de souvenirs
PHOTO STEPHANE KLEIN
On connaît l'avertissement : « Toute ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » Jean-Marie Darmian, dans son troisième livre (1), n'a pas eu recours à cette précaution d'usage. Et pour cause : tous les personnages de « La Sauterelle bleue » ont émargé au registre de l'état-civil. Disons dans l'entre-deux-guerres, pour la plupart natifs de cet Entre-deux-Mers où sourdaient à peine les bruits de la métropole bordelaise. Personnages emblématiques d'une époque : le maire, l'instituteur et le curé. Dans les années 1950, on se moquait bien du président de la République et plus encore de son Premier ministre, qu'on appelait alors président du Conseil, grenadier-voltigeur d'une IVe République taillée dans les lambeaux de juin 40 pour un homme affranchi des petites combinaisons politiciennes. Il faut dire qu'en ce temps-là, inscrit dans l'Histoire comme révélateur d'un grand pays abandonné à la plus grande confusion, l'information politique se déclinait surtout dans les journaux. La TSF se préoccupait du sort de la famille Duraton tandis que balbutiait la RTF, où la « choucroute » des speakerines Jacqueline Joubert et Catherine Langeais nourrissait le quotidien des premiers téléphages. Comme, plus tard, la pipe de cinq Pierre (Sabbagh, Lazareff, Dumayet, Desgraupes et autres Tchernia). Ah ! les belles années 50... Chewing-gum, juke-box et rock'n'roll. Et ce Formica, matériau qui recouvrait les meubles de cuisine où trônait une table aux pieds tubulaires. Dont, hélas ! on ne trouve qu'assez peu de traces dans la littérature et le cinéma d'aujourd'hui. Peut-être parce que marquées par le déshonneur d'un maréchal cacochyme qui se voulait la voix de la France; qu'il fallait en effacer les traces un peu comme ces leçons de morale écrites à la craie par les hussards d'une jeune République au tableau noir d'une école où l'instituteur deviendrait le guide des générations à venir.


Vénétie. Y aurait-il aujourd'hui prescription ? En tout cas, par un très heureux hasard, voilà que viennent de sortir sur les écrans « Le Temps des porte-plumes » et dans les librairies « La Sauterelle bleue », un livre de Jean-Marie Darmian dont le héros ressemble étrangement au Pippo de Daniel Duval. Sauf que ce héros, c'est bien lui. Héritier d'un prénom bien français, octroyé sur les fonts baptismaux de Sadirac le 17 février 1947, mais dans les veines de qui coule le sang du grand-père Silvio. Aïeul dont les racines avaient été arrachées au sol de sa Vénétie natale pour être transplantées en 1924 dans cette Moselle où les maîtres de forges se disputaient la main-d'oeuvre italienne, puis à Cursan où son frère Luiggi lui apprit les ficelles du travail saisonnier clandestin. Aïeul haut en couleur. A peine moins qu'Abel, le grand-père maternel dont l'anarchisme découlait de l'enseignement appris de Bakounine et Proudhon. C'est peu dire de Jean-Marie Darmian qu'il est frappé d'atavisme quand bien même Eugène et Jeanne, ses parents, ont poli le caractère d'un enfant dont les premiers émois donnent le titre éponyme de son livre : « La sauterelle affichait des allures de samouraï avec sa carapace grise, ocre, triste et hermétique, se confondant avec les pierres du chemin... »


Langemarie. Ces pierres sont comme les éléments d'un puzzle autour duquel s'est articulée la carrière de Jean-Marie Darmian, instituteur à l'âge de 20 ans devenu journaliste avec l'avènement de François Mitterrand, maire de Créon depuis le... 18 juin 1995. Il aurait même précédé l'appel si Roger Caumont, son prédécesseur comme lui passé par l'Ecole normale n'avait attendu son heure pour se mettre en réserve de la République. Succédant lui-même à d'autres hussards noirs, comme Georges Vasseur et André Meynier, ombres tutélaires d'une génération façonnée par Jules Ferry. Serait-ce encore un hasard si le père Jules, en qui l'on ne voit que le père de l'école laïque, s'essaya lui aussi au journalisme dans « La Presse », « Le Temps » ou « La Tribune » ?
Marqué, comme Jean-Marie Darmian, par des idées de gauche dont les contours ne sont plus aujourd'hui clairement définis. Qui font aussi que le maire de Créon, à qui l'on doit déjà deux ouvrages sur les us et coutumes de sa région natale, se jette à coeur perdu dans l'écriture. Où le curé mais oui ! trouve aussi grâce à ses yeux. Pour cause : il s'appelait Langemarie. Sacré bonhomme que cet interlocuteur de la foi dont on imagine mal qu'il ne soit un réalisateur de téléfilm qui ne veuille, avec tous les autres personnages du livre, lui donner vie sur le petit écran. Pour Jean-Marie Darmian, héros du livre malgré lui, il se verrait bien interprété par le Salvatore Cascio de « Cinema Paradiso », ce film de Giuseppe Tornatore narrant les émois d'un gamin de 10 ans auprès d'un projectionniste joué par Philippe Noiret. L'Italie en toile de fond, l'Entre-deux-Mers au premier plan avec comme supports à l'histoire en noir et blanc, l'école, l'église et la mairie. « La Sauterelle bleue » emprunterait aussi à ce film nostalgique de Federico Fellini intitulé « Amarcord ». Dont on sait qu'en dialecte romagnol il veut dire : « Je me souviens ».

(1) « La Sauterelle bleue », Editions Aubéron, Anglet, 18 euros.
Par jmd - Publié dans : la-sauterelle-bleue
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